Gabon
10.06.26
Blog

« La lutte contre la torture ne doit pas rester un simple discours »

Claudine Aicha Tsoumbo, défenseure des droits humains gabonaise et présidente de l’Association Réconciliation, lors de la 84e session du Comité des Nations Unies contre la torture (CAT), à Genève.

Claudine Aicha Tsoumbo est une militante gabonaise des droits humains et présidente de l’Association Réconciliation, engagée dans la défense des victimes de la répression post-électorale de 2016 au Gabon. Infirmière présente au quartier général de l’opposition lors de l’assaut d’août 2016 à Libreville, elle a porté secours aux victimes et documenté les violences commises durant cette période, qui ont marqué le début de son engagement en faveur de la justice et de la vérité.

Survivante d’actes de torture perpétrés à plusieurs reprises par les autorités en 2016 et 2024, dans un contexte de répression persistante à l’encontre des voix critiques, elle milite aujourd’hui pour la mise en place d’une Commission Vérité, Justice et Réparation au Gabon. Elle a été soutenue par l’OMCT pour prendre part à l’examen du Gabon par le Comité des Nations Unies contre la torture (CAT) en avril 2026, le premier examen du pays depuis près de 15 ans. 

Dans un climat politique marqué par les séquelles de la crise post-électorale de 2016, les préoccupations liées aux violences des forces de sécurité et les enjeux de transition politique, elle revient sur la situation des droits humains au Gabon, le coût personnel de son engagement et l’urgence de renforcer les mécanismes de justice et de responsabilité. 

Quelles formes d'oppression, de menace ou d'intimidation les défenseurs des droits humains subissent-ils dans votre pays ? 

Il s’agit d’arrestations arbitraires, dès lors que vous dénoncez certaines pratiques, un motif vous est rapidement collé sur le dos et vous pouvez vous retrouver du jour au lendemain dans les locaux du B2 ou de la DGSI, sans garanties réelles contre l’abus de pouvoir.

Le B2, à la base, était un endroit réservé aux agents des forces de l’ordre, un service de contre-ingérence où l’on traitait principalement des cas concernant les hommes en tenue. Mais au fil du temps, ce lieu est devenu, pour beaucoup, un endroit associé à la torture. Parce que lorsqu’on y est conduit, on sait qu’on ne ressort pas sans avoir subi une forme de violence ou de torture. Certains en ressortent vivants, parfois par chance, tandis que d’autres disparaissent ou sont portés disparus. Beaucoup demandent désormais à l’État de redéfinir clairement les missions de ces structures.

 

En tant que survivante d’actes de torture et défenseure des droits humains, comment as-tu vécu ta participation à la session du CAT ?

J’ai particulièrement apprécié la manière dont les questions ont été posées ainsi que le déroulement de la session. Durant ces trois jours, les échanges ont été très ouverts, la société civile a eu la possibilité de s’exprimer librement, tout comme le gouvernement. Les questions soulevées n’étaient pas là pour satisfaire les représentants de l’État, mais pour comprendre concrètement la réalité de la situation et le vécu des personnes concernées. J’ai vraiment apprécié cet aspect-là. 

 

Quelles sont les thématiques les plus importantes qui t'ont marquées durant cet examen du Gabon ? 

J’ai trouvé très important que la question de l’accès de la société civile aux lieux de privation de liberté ait été soulevée, ainsi que celle de la réparation pour les victimes et survivants de torture, non seulement dans le cadre des violences post-électorales, mais plus largement en cas de violations des droits humains ou de détention arbitraire.

La question des conditions de détention et de la surpopulation carcérale au Gabon reste aussi extrêmement préoccupante. On sait que la prison centrale de Libreville a été construite à la base pour accueillir à peine 500 personnes, mais aujourd’hui elle fait face à une surpopulation vraiment alarmante. Le problème, c’est qu’au Gabon, on peut rester en détention préventive pendant plusieurs années, ce qui n’est pas normal. Ce sont justement ces longues détentions préventives qui contribuent à saturer les prisons. Aujourd’hui, lorsqu’on entre en prison, on a souvent le sentiment de perdre immédiatement sa dignité et sa valeur humaine, comme si l’on était déjà condamné d’avance. Pourtant, peu importe la situation dans laquelle une personne se trouve, elle devrait continuer à être traitée avec dignité et humanité.

 

 À ce stade de l’examen, après ces trois jours d’échanges, comment qualifierais-tu la posture de l’État face aux préoccupations et aux problématiques soulevées par les experts du Comité ?

Le gouvernement n’a pas refusé les échanges, les questions ont été écoutées et les représentants de l’État y ont répondu, même si, du point de vue de la société civile, certaines réponses restaient insuffisantes ou ne répondaient pas totalement aux attentes. Maintenant, il faut que ces remarques débouchent sur de véritables améliorations et sur une collaboration plus étroite entre le gouvernement et la société civile gabonaise. 

Il reste néanmoins beaucoup de points à améliorer, notamment la question des réparations pour les victimes de torture et de violations des droits humains. Il est essentiel que les mécanismes de dédommagement prévus par la loi soient réellement appliqués et que les auteurs répondent effectivement de leurs actes. La lutte contre la torture ne doit pas rester un simple discours ou un engagement de façade, le Gabon a ratifié des conventions internationales, et celles-ci doivent maintenant être appliquées concrètement.

 

Selon toi, comment le Comité contre la torture pourrait-il mieux intégrer la voix des survivants d’actes de torture dans le processus d’examen ?

Concernant le briefing informel, il faudrait faciliter davantage les réunions en ligne. Il y a un vrai enjeu d’organisation et de réorganisation pour rendre ces espaces réellement accessibles. Et à ce niveau, c’est aussi important de rappeler que c’est à nous, membres de la société civile, de nous approprier ces mécanismes de lutte contre la torture.

Ma présence ici à Genève est déjà un point positif, parce que je ne parle pas seulement en mon nom en tant que survivante, mais aussi au nom de nombreuses victimes qui n’ont pas pu être présentes. Cependant, il est important d’élargir davantage ces espaces de participation. Toutes les victimes ne sont pas forcément en mesure de se déplacer ou de s’exprimer facilement, notamment les personnes vivant avec un handicap, qui subissent souvent à la fois discrimination et violences.

 

Quelles sont tes attentes à l’issue de cet examen du Comité contre la torture du Gabon ?

Concernant l’État, nos attentes s’inscrivent dans une logique de responsabilité et de collaboration. Il ne s’agit pas d’opposer la société civile au gouvernement, mais de permettre une meilleure communication entre les deux, dans l’objectif commun d’améliorer les conditions de vie de la population. 

Nous avons apprécié le fait que le gouvernement gabonais ait accepté de participer à cet exercice à Genève. Mais nous espérons que cet échange ne restera pas limité au cadre international, et qu’il pourra aussi se traduire par des espaces de travail sur le plan national, afin de renforcer la collaboration entre société civile et autorités, dans une logique de transition et de construction commune. Et au-delà, la réconciliation reste essentielle, car on ne peut pas construire l’avenir sans reconnaître le passé et les réalités du présent.

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