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République démocratique du Congo
10.10.22

RDC : « Le 7 janvier 2003, j’ai été condamné à mort »

Released in January 2021 after 20 years on death row, the former member of the Presidential Guard of Laurent-Désiré Kabila recounts his traumatic experience.

Le capitaine Itongwa Ngiringa Écho a été torturé et condamné à mort pour un crime qu'il affirme n'avoir jamais commis, à la suite d’un procès que la Commission africaine des droits de l'homme considère comme inéquitable. Le 16 janvier 2001, le président de la République démocratique du Congo Laurent-Désiré Kabila est assassiné. Sous pression pour trouver les coupables, la police arrête des membres de la garde présidentielle. Itongwa est l'un d'entre eux. Gracié et libéré en 2020 dans le cadre de mesures visant à empêcher la propagation du Covid-19, l'homme de 48 ans a passé 20 ans dans le couloir de la mort. Il nous raconte comment il a survécu à cette expérience traumatisante.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans le couloir de la mort ?

J'étais capitaine dans la garde du président Laurent Désiré Kabila lorsqu'il a été assassiné. Mes camarades et moi avons été immédiatement arrêtés et jetés dans une cave. Comme j'étais le capitaine de la garde présidentielle, ils me soupçonnaient d’être impliqué dans le meurtre ou de savoir qui en était l’auteur. Les gardes m'ont demandé d'écrire les noms des coupables. Ils m'ont dit : « Tu es un petit poisson, nous voulons le gros poisson ». Je n’avais rien à leur dire, alors ils m'ont attaché et battu. Quand ils m'ont laissé seul, je pouvais à peine respirer. À l’époque, je ne savais pas encore que j’allais passer 20 ans en prison.

Avant d'être envoyé en prison, vous avez été détenu dans une cellule pendant trois semaines. Que s'est-il passé là-bas ?

Nous étions plusieurs à partager un petit espace sans fenêtre ni toilettes. Nous avions juste un récipient que nous devions vider dehors tous les deux jours. Je saignais, mais il n'y avait ni pansement ni désinfectant. Après trois semaines comme ça, mon état de santé s’est gravement détérioré et les gardes craignaient que je ne meure. Ils m'ont emmené chez le médecin, qui a demandé mon transfert à la prison centrale de Makala.

À quoi ressemblait la vie en prison ?

J’étais détenu à l’isolement dans une cellule vide. Je dormais par terre. J’avais les mains et les pieds attachés en permanence. Je ne pouvais pas bouger, même pas me laver. Je commençais à sentir si mauvais que les gardiens ne voulaient plus s'approcher de moi. Grâce à la pression des ONG, ma femme a pu me rendre visite une fois. Je sentais si mauvais et je faisais tellement peur à voir qu'elle ne supportait même pas d'être près de moi. Je suis resté comme ça pendant six mois avant que l’on ne m’autorise enfin à me laver.

Votre procès a commencé un an après votre arrestation. Pouvez-vous nous en parler ?

Mes camarades et moi avons été autorisés à quitter nos cellules pour la première fois après un an de détention. Pour la première fois, nous avons pu voir nos avocats et nos familles. Le procès a duré neuf mois, pendant lesquels j'ai contracté une pneumonie en prison qui m’a valu d’être hospitalisé pendant 21 jours. La veille du verdict, le procureur a choisi 15 détenus parmi nous et les a fait exécuter. C'était une façon de nous dire : « Préparez-vous, bientôt ce sera votre tour ». Le 7 janvier 2003, j'ai été condamné à mort, avec 30 autres soldats. Lorsque le juge a prononcé le verdict, l'assistance était sous le choc. Les épouses sont tombées par terre, les avocats ont commencé à pleurer. Deux jours plus tard, des soldats ont dit à ma femme qu'ils venaient de couper l'herbe à l'endroit où ont lieu les exécutions, et qu'ils allaient me tuer le lendemain.

Mais ils ne l’ont pas fait…

Non, et je suis resté en suspens pendant 20 ans. Je pouvais être exécuté à tout moment. Cette situation m'a non seulement affecté personnellement, mais elle a aussi eu un impact sur mes amis et ma famille. Ma mère voulait voir son fils une dernière fois, alors en 2018 elle s'est rendue à Kinshasa ; son Église avait payé son billet. Quand elle a vu comment je vivais, elle est tombée dans un tel état de dépression qu’elle est décédée peu après son retour chez elle.

Qu’est-ce qui vous a permis de garder espoir pendant toutes ces années ?

Peu après notre procès, il y a eu un moratoire sur la peine de mort en RDC. Nous sommes restés en prison mais nous n'étions plus dans le couloir de la mort, du moins pour le moment. Mais dès qu'un moratoire est voté, il peut être annulé. Certaines personnes au sein du gouvernement militaient pour le maintien de la peine de mort. Les exécutions auraient pu reprendre au moindre changement politique.

Vous avez été libéré le 31 décembre 2020 à la suite de l’adoption d’une série de mesures visant à réduire la surpopulation carcérale. À quoi ressemble votre vie après 20 ans dans le couloir de la mort ?

Depuis que nous avons été graciés il y a un an et demi, je vis avec ma femme et mes enfants chez ses parents. J'ai perdu ma maison, mais au moins j'ai encore ma femme. J'ai de la chance. Les partenaires de certains de mes compagnons de cellule les ont quittés à cause de la longue période de séparation. En 20 ans, beaucoup de choses changent. L’époux autrefois en bonne santé souffre aujourd’hui de toutes sortes de maladies. Certains de mes codétenus sont morts à cause de leurs blessures. La plupart d'entre nous ont du mal à joindre les deux bouts. Nous avons peur pour notre sécurité car nos tortionnaires vivent juste à côté de nous. Nous avons demandé une protection, mais en vain. Nous survivons à peine.

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