Indonésie
10.12.15

Rencontre avec Paul engagé dans le rétablissement des droits de l’homme des peuples autochtones papous en situation de conflit permanent



10 décembre 2015, Manokwari, Papouasie occidentale(Indonésie) – Même en Papouasie occidentale, la province la moins peuplée del’Indonésie située à l’extrême est du pays, la torture est utilisée pourécraser et réduire au silence. Même là, des personnes comme Paul Mambrasarconsacrent leur vie à lutter contre ces pratiques.

Cette province possèdela plus grande mine d'or du monde et ses mines de cuivre se classent autroisième rang mondial. Elle est également riche en ressources naturelles,notamment en bois d’œuvre et en huile de palme. La convoitise qu’elle suscitegénère des conflits permanents la faisant devenir l'une des régions les plus abominablesde l’Asie en matière de violations des droits de l’homme. À partir des années60, l’Indonésie y a maintenu une forte présence militaire, recourant à desexécutions extrajudiciaires, à la torture et aux sévices afin de réprimer lesmilitants et écraser le Mouvement pour une Papouasie libre, dans le calme oupar la violence, attisant ce faisant le ressentiment et la défiance despopulations locales envers le Gouvernement national.

Les autochtones papous,marginalisés sur leur terre natale, souffrent de la violence de l'État et de lastigmatisation, alors que d’autres personnes exploitent leurs richessesnaturelles et mettent en danger leurs modes de vie ancestraux. La poursuite du conflit avecles séparatistes ne fait qu’accentuer la discrimination à l'encontre des Papous,réprimés par des décennies de racisme institutionnel et d’occupationindonésienne. Paul Mambrasar est confronté à ce cercle vicieux de la violencedans sa lutte quotidienne pour le respect des droits de l’homme.

Ce défenseur, secrétairede l’Institut de recherches pour la défense des droits de l’homme (Elsham), uneorganisation non gouvernementale active en Papouasie occidentale, résume ainsila situation : « La torture renforce la méfiance que les habitants dela Papouasie occidentale nourrissent envers l'État qui, dès lors qu’il ne faitpas respecter l’État de droit, accentue davantage les sentimentsséparatistes. »

Des décennies de sévices et de sentiments d’injusticeaccumulés

Paul Mambrasar exerce dansun environnement qui s’est bâti sur des dizaines d’années de sévices quasimentinstitutionnalisés donnant lieu à de profonds ressentiments et sentimentsd'injustice de la part des Papous occidentaux envers le Gouvernement indonésienaccumulés au fil du temps. Peu à peu, cependant, il parvient à créer desréseaux dans son pays, grâce également à l’appui d’organisations telles quel’OMCT et à une attention croissante portée aux violations systématiquementcommises.

Lorsque le Gouvernementnéerlandais a consenti à l’indépendance de l’Indonésie en 1949, la Papouasien’en faisait pas partie. Celle-ci, à la fin du règne colonial,a d’abord été administrée, puis absorbée par l’Indonésie en 1969 à la suite d’unsimulacre de « référendum » organisé à la demande des Nations Unies.

Ce soi-disant « Acte delibre choix » était en réalité le résultat du vote d'un millier de Papoustriés sur le volet (alors que la population comptait 800 000 personnes àl’époque) et soumis à des pressions afin qu’ils acceptent l’intégration au seinde l’Indonésie.

Ce vote a été la pomme dediscorde entre les Papous et la République indonésienne. Les premiers n'ont cessé deréclamer leur indépendance depuis lors et mené, jusqu’à aujourd’hui, uneguérilla de faible intensité contre les forces indonésiennes, lesquelles ripostentpar une répression sanglante et des violations des droits de l'homme nonsanctionnées.

Les Papous, qui sont desMélanésiens dont les ancêtres ont débarqué en Nouvelle-Guinée il y a desdizaines de milliers d'années, ne s’identifient pas culturellement auxAsiatiques. Ils considèrent que leur identité papoue et leur culture autochtone,fondées sur une agriculture de subsistance relevant de pratiques coutumières,sont menacées par l’arrivée de migrants qui, de leur côté, jugent rétrograde lemode de vie traditionnel des populations autochtones.

La situation a parconséquent empiré avec la discrimination et la marginalisation des Papous. Selonle recensement effectué en l’an 2000 en Papouasie occidentale, la populationétait composée de deux fois plus d'autochtones que de migrants étrangersarrivés d’autres endroits de l’archipel, mais les injustices économiques et lespréjudices constituent des entraves dans leur accès à la richesse. Le taux de pauvreté dans laprovince est le double de la moyenne nationale. Selon le PNUD, entre 2002 et 2013, l'inégalité enmatière de revenus a augmenté de 24 pour cent.

Les mesures gouvernementalesont contribué à cet état de fait. L’arrivée de migrants, favorisée parles programmes gouvernementaux de transmigration, a ébranlé l’héritageculturel, social et démographique de la Papouasie occidentale avec pourconséquence, l’intensification de la concurrence pour l’accès à la terre et auxressources. D’après les travaux de chercheurs de la Yale Law School cités par Elsham lors d'une session du Sous-Commissionde la promotion et de la protection des droits de l'homme tenue en 2003, cettesituation, ajoutée aux projets de développement imposés dans la région par leGouvernement et qui s’avèrent destructeurs pour la société comme pour l’environnement,a provoqué un profond bouleversement social et des dégâts environnementauxmassifs contraignant les tribus papoues à se déplacer.

Persévérer dans la lutte contre le silence et l’impunité

Des sévices nonsignalés continuent loin du regard d’observateurs indépendants étrangers,lesquels sont interdits d’entrée sur le territoire de la Papouasie occidentale. Si le monde est au courantde ce qu’il s’y passe, c’est grâce au travail des structures locales et desdéfenseurs des droits de l’homme, comme Paul Mambrasar qui dirige le Bureaupour la Papouasie occidentale chargé de ces questions et participe aux réunionsde mobilisation internationale au Conseil des droits de l'homme à Genève, enliaison constante avec les donateurs.

« Forts de leurimpunité, la police, les forces de sécurité et les militaires ont toutelatitude pour terroriser la population par la torture et par toute autre formede sévices physiques, » explique Paul Mambrasar. « Pour faire cesser cesactes, l'État indonésien doit prendre des mesures de sanction dissuasives àl’encontre de ceux qui les pratiquent. »

Malgré ces circonstancesdéfavorables et les nombreux défis auxquels il est confronté dans son travail,y compris le fait d'être placé sous surveillance par le service derenseignement indonésien en tant que « partisan de l'indépendance »,Paul, 51 ans, est convaincu que la situation des droits de l’homme s’amélioreradans son pays.

« Ça viendra, maisles choses changeront l’une après l’autre. La persévérance conjuguée à de bonnesstratégies dans le travail produira ses effets, » conclut-il.

-- Par Lori Brumat à Genève,traduction par Nicole Choisi



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